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Le vélo – Le petit Nicolas

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Le vélo - Le petit Nicolas - Sempé et Goscinny

AUDIO below, with a French accent.

Papa ne voulait pas m’acheter de vélo. Il disait toujours que les enfants sont très imprudents et qu’ils veulent faire des acrobaties et qu’ils cassent leurs vélos et qu’ils se font mal. Moi, je disais à papa que je serais prudent et puis je pleurais et puis je boudais et puis je disais que j’allais quitter la maison, et, enfin, papa a dit que j’aurais un vélo si j’étais parmi les dix premiers à la composition d’arithmétique.

C’est pour ça que j’étais tout content hier en rentrant de l’école, parce que j’étais dixième à la composition. Papa, quand il l’a su, il a ouvert des grands yeux et il a dit : « Ça alors, eh ben ça alors » et maman m’a embrassé et elle m’a dit que papa m’achèterait tout de suite un beau vélo et que c’était très bien d’avoir réussi ma composition d’arithmétique, il faut dire que j’ai eu de la chance, parce qu’on n’était que onze pour faire la composition, tous les autres copains avaient la grippe et le onzième c’était Clotaire qui est tou­jours le dernier mais lui ce n’est pas grave parce qu’il a déjà un vélo.

Aujourd’hui, quand je suis arrivé à la maison, j’ai vu papa et maman qui m’attendaient dans le jardin avec des gros sourires sur la bouche.

« Nous avons une surprise pour notre grand gar­çon ! » a dit maman et elle avait des yeux qui rigo­laient, et papa est allé dans le garage et il a ramené, vous ne le devinerez pas : un vélo ! Un vélo rouge et argent qui brillait, avec une lampe et une son­nette. Terrible ! Moi, je me suis mis à courir et puis, j’ai embrassé maman, j’ai embrassé papa et j’ai embrassé le vélo. « Il faudra me promettre d’être prudent, a dit papa, et de ne pas faire d’acrobaties ! » J’ai promis, alors maman m’a embrassé, elle m’a dit que j’étais son grand garçon à elle et qu’elle allait préparer une crème au chocolat pour le dessert et elle est rentrée dans la maison. Ma maman et mon papa sont les plus chouettes du monde !

Papa, il est resté avec moi dans le jardin. « Tu sais, il m’a dit, que j’étais un drôle de champion cycliste et que si je n’avais pas connu ta mère, je serais peut-être passé professionnel ? » Ça, je ne le savais pas. Je savais que papa avait été un cham­pion terrible de football, de rugby, de natation et de boxe, mais pour le vélo, c’était nouveau. « Je vais te montrer », a dit papa, et il s’est assis sur mon vélo et il a commencé à tourner dans le jardin. Bien sûr, le vélo était trop petit pour papa et il avait du mal avec ses genoux qui lui remontaient jusqu’à la figure, mais il se débrouillait.

« C’est un des spectacles les plus grotesques aux­quels il m’ait été donné d’assister depuis la dernière fois que je t’ai vu ! » Celui qui avait parlé c’était monsieur Blédurt, qui regardait par-dessus la haie du jardin. Monsieur Blédurt c’est notre voisin, qui aime bien taquiner papa. « Tais-toi, lui a répondu papa, tu n’y connais rien au vélo ! — Quoi ? a crié monsieur Blédurt, sache, pauvre ignorant, que j’étais champion interrégional amateur et que je serais passé professionnel si je n’avais pas connu ma femme ! » Papa s’est mis à rire. « Champion, toi ? il a dit, papa. Ne me fais pas rire, tu sais à peine te tenir sur un tricycle ! » Ça, ça ne lui a pas plu à monsieur Blédurt. « Tu vas voir », il a dit et il a sauté par-dessus la haie. « Passe-moi ce vélo », il a dit monsieur Blédurt en mettant la main sur le guidon, mais papa refusait de lâcher le vélo. « On ne t’a pas fait signe, Blédurt, a dit papa, rentre dans ta tanière ! — Tu as peur que je te fasse honte devant ton malheureux enfant ? » a demandé mon­sieur Blédurt. « Tais-toi, tiens, tu me fais de la peine, voilà ce que tu me fais ! » a dit papa, il a arraché le guidon des mains de monsieur Blédurt et il a recommencé à tourner dans le jardin. « Grotesque ! » a dit monsieur Blédurt, « Ces paroles d’envie ne m’atteignent pas », a répondu papa.

 

Moi, je courais derrière papa et je lui ai demandé si je pourrais faire un tour sur mon vélo, mais il ne m'écoutait pas, parce que monsieur Blédurt s’est mis à rigoler en regardant papa et papa a dérapé sur les bégonias. « Qu’est-ce que tu as à rire bête­ment? » a demandé papa. « Je peux faire un tour, maintenant ? » j’ai dit. « Je ris parce que ça m’amuse de rire ! » a dit monsieur Blédurt. « C’est mon vélo, après tout », j’ai dit. « Tu es complète­ment idiot, mon pauvre Blédurt », a dit papa. « Ah oui ? » a demandé monsieur Blédurt. « Oui ! » a répondu papa. Alors, monsieur Blédurt s’est approché de papa et il a poussé papa qui est tombé avec mon vélo dans les bégonias. « Mon vélo ! » j’ai crié. Papa s’est levé et il a poussé monsieur Blédurt qui est tombé à son tour en disant « Non mais, essaie un peu ! »

Quand ils ont cessé de se pousser l’un l’autre, monsieur Blédurt a dit « J’ai une idée, je te fais une course contre la montre autour du pâté de maisons, on verra lequel de nous deux est le plus fort ! Pas question, a répondu papa, je t’interdis de monter sur le vélo de Nicolas ! D’ailleurs, gros comme tu l’es, tu le casserais, le vélo. — Dégon­flé ! » a dit monsieur Blédurt. « Dégonflé ? Moi ? a crié papa, tu vas voir ! » Papa a pris le vélo et il est sorti sur le trottoir. Monsieur Blédurt et moi nous l’avons suivi. Moi, je commençais à en avoir assez et puis je ne m’étais même pas assis sur le vélo ! « Voilà, a dit papa, on fait chacun un tour du pâté de maisons et on chronomètre, le gagnant est pro­clamé champion. Ce n’est d’ailleurs qu’une forma­lité, pour moi, c’est gagné d’avance ! — Je suis heureux que tu reconnaisses ta défaite », a dit monsieur Blédurt. « Et moi, qu’est-ce que je fais ? » J’ai demandé. Papa s’est retourné vers moi, tout surpris, comme s’il avait oublié que j’étais là. « Toi ? il m’a dit papa, toi ? Eh bien, toi, tu seras le chronométreur. Monsieur Blédurt va te donner sa montre. » Mais monsieur Blédurt ne voulait pas la donner, sa montre, parce qu’il disait que les enfants ça cassait tout, alors papa lui a dit qu’il était radin et il m’a donné sa montre à lui qui est chouette avec une grande aiguille qui va très vite mais moi j’aurais préféré mon vélo.

Papa et monsieur Blédurt ont tiré au sort et c’est monsieur Blédurt qui est parti le premier. Comme c’est vrai qu’il est assez gros, on ne voyait presque pas le vélo et les gens qui passaient dans la rue se retournaient en rigolant pour le regarder, monsieur Blédurt. Il n’allait pas très vite et puis, il a tourné le coin et il a disparu. Quand on l’a vu revenir par l’autre coin, monsieur Blédurt était tout rouge, il tirait la langue et il faisait des tas de zigzags. « Combien ? » il a demandé quand il est arrivé devant moi. « Neuf minutes et la grande aiguille entre le cinq et le six », j’ai répondu. Papa s’est mis à rigoler. « Ben mon vieux, il a dit, avec toi, le Tour de France ça durerait six mois  — Plutôt que de te livrer à des plaisanteries infantiles, a répondu monsieur Blédurt qui avait du mal à respirer, essaie de faire mieux ! » Papa a pris le vélo et il est parti.

Monsieur Blédurt qui reprenait sa respiration et moi qui regardais la montre, on attendait. Moi, je voulais que papa gagne, bien sûr, mais la montre avançait et on a vu neuf minutes et puis après, dix minutes. « J’ai gagné ! Je suis le champion ! » a crié monsieur Blédurt.

À quinze minutes, on ne voyait toujours pas revenir papa. « C’est curieux, a dit monsieur Blé­durt, on devrait aller voir ce qui s’est passé. » Et puis, on a vu papa qui arrivait. Il arrivait à pied. Il avait le pantalon déchiré, il avait son mouchoir sur le nez et il tenait le vélo à la main. Le vélo qui avait le guidon de travers, la roue toute tordue et la lampe cassée. « Je suis rentré dans une poubelle », a dit papa.

Le lendemain, j’en ai parlé pendant la récré à Clotaire. Il m’a dit qu’il lui était arrivé à peu près la même chose avec son premier vélo.

« Qu’est-ce que tu veux, il m’a dit, Clotaire, les papas, c’est toujours pareil, ils font les guignols, et, si on ne fait pas attention, ils cassent les vélos et ils se font mal. »

 

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